Résumé

Sengoku Jidai

Sengoku Jidai (1467-1615)

Le Sengoku Jidai (1467-1615), ou « l'Ère des royaumes en guerre », est l'une des périodes les plus tumultueuses de l'histoire japonaise. Durant ce siècle et demi d'anarchie, de guerres civiles et de rivalités féodales, le Japon passa du chaos total à l'unification sous trois grands unificateurs : Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyasu.

Chaos initial
1467-1500

Guerre d'Ōnin. Effondrement de l'autorité Ashikaga. Emergence des premiers daimyos puissants, notamment le clan Ōuchi et Yamana. Fragmentation totale du Japon.

Guerres régionales
1500-1560

Phase d'émergence de puissances régionales. Guerres locales entre clans rivaux. Développement de tactiques militaires nouvelles. Ascension d'Oda Nobunaga à partir de 1551.

Unification Nobunaga
1560-1585

Oda Nobunaga conquiert le centre du Japon. Bataille de Sekigahara (1572). Utilisation massive du fusil. Destruction du shogunat Ashikaga (1573). Mort de Nobunaga (1582).

Stabilisation Tokugawa
1585-1615

Toyotomi Hideyoshi complète l'unification (1590). Tokugawa Ieyasu remporte à Sekigahara (1600). Fondation du shogunat Tokugawa (1603). Stabilité établie.

Les structures du féodalisme japonais et l'effondrement du shogunat Ashikaga

Avant le Sengoku Jidai, le Japon fonctionnait sous un système politique complexe où l'empereur régnait de jure mais gouvernait de facto très peu. Le vrai pouvoir résidait chez le shogun, un « généralissime » nommé par l'empereur, qui dirigeait réellement le Japon. Le shogunat Ashikaga, établi en 1336 par Takauji Ashikaga, avait maintenu une autorité de façade durant plus d'un siècle en équilibrant le pouvoir entre les divers daimyos (seigneurs féodaux) régionaux.

Pendant la période Muromachi (1336-1467), cette structure fonctionna somme toute correctement. Les daimyos contrôlaient les régions, levaient des impôts, entretenaient des armées, mais reconnaissaient l'autorité du shogun. Cependant, cette hiérarchie féodale était fragile, n'existant que sur le consentement mutuel et l'équilibre des forces. Lorsque cet équilibre se rompit, le système s'effondra.

En 1464, le shogun Yoshimasa Ashikaga, sans héritier, nomma son frère Yoshimi comme successeur. Cependant, un an plus tard, Yoshimasa eut un fils, Yoshihisa. Yoshimasa changea son avis et voulut faire de Yoshihisa son successeur. Ce changement provoqua une crise de succession qui déchira le shogunat. Les deux principaux clans de guerriers, les Hosokawa et les Yamana, qui servaient comme régents du shogun, prirent partis opposés. Le clan Hosokawa soutint Yoshihisa, tandis que le clan Yamana appuya Yoshimi.

La Guerre d'Ōnin (1467-1477) : le catalyseur du chaos

En 1467, cette dispute de succession se transforma en conflit armé ouvert connu sous le nom de Guerre d'Ōnin (du nom d'une ère datant de cette période). Ce qui commença comme une lutte de pouvoir au centre du Japon dégénéra rapidement en une guerre civile impliquant daimyos et leurs samouraïs de toutes les régions.

La Guerre d'Ōnin dura dix ans et fut dévastratrice pour le Japon, particulièrement pour Kyoto, la capitale, qui fut pratiquement rasée. Cependant, ce qui est le plus important, c'est que la Guerre d'Ōnin signifia la mort effective de l'autorité Ashikaga. Bien que le clan Ashikaga resta nominalement au pouvoir, sa capacité à imposer son autorité s'évanouit.

Le shogun Yoshimasa, traumatisé par les destructions, abdiqua et passa ses dernières années en tant que moine bouddhiste, se retirant de la politique. Le shogunat Ashikaga persista en nom jusqu'en 1573, mais il devint progressivement une institution creuse, une simple façade respectée par tradition plutôt qu'une force politique réelle.

La fragmentation et l'époque des 100 seigneurs de guerre (1477-1560)

Après la Guerre d'Ōnin, le Japon se fragmenta en environ 250 territoires indépendants contrôlés par différents daimyos. Cette époque de 83 années entre la fin de la Guerre d'Ōnin et la bataille d'Okehazama (1560) fut marquée par des guerres locales constantes, des alliances temporaires, des trahisons et un progrès technologique militaire exceptionnel.

Les daimyos qui émergèrent victorieux des conflits régionaux furent généralement ceux qui firent preuve d'initiative organisationnelle, de tactiques militaires novatrices et d'habileté diplomatique. Certains des plus puissants clans de cette période incluaient les Ōuchi de l'Ouest, les Shimazu du sud de Kyushu, les Hōjō de la région du Kantō, et les Takeda de la région des Alpes.

Une innovation remarquable de cette période fut l'adoption massive du fusil à poudre noire (tanegashima) par les armées japonaises. Introduit par des commerçants portugais en 1543, le fusil révolutionna la guerre japonaise. Les daimyos intelligents qui adoptèrent rapidement cette nouvelle technologie gagnèrent un avantage décisif. Des régiments de mousquetaires remplacèrent progressivement les escouades d'archers à arc traditionnel. Cela augmenta l'importance de la discipline en formation serrée et permit à des armées plus petites mais mieux organisées de vaincre des forces plus grandes composées de samouraïs traditionnels.

Oda Nobunaga (1534-1582) : le premier unificateur

Oda Nobunaga était un seigneur de la province d'Owari (partie du Honshū central) qui, à partir du milieu du XVIe siècle, commença l'unification progressive du Japon. Nobunaga était remarquable pour trois choses : son génie militaire, sa capacité à utiliser la nouvelle technologie du fusil, et son impitoyabilité politique.

En 1560, à la bataille d'Okehazama, Nobunaga remporta une victoire spectaculaire contre un daimyo rival, le Imagawa Yoshimoto, qui était réputé inarrêtable. Cette victoire marqua le debut de la montée au pouvoir de Nobunaga. Au cours des deux décennies suivantes, il conquit systématiquement les daimyos rivaux.

Nobunaga employait une stratégie de « réduction de durée » : il capitalisait sur la discipline militaire et les formations de mousquetaires pour infliger de défaites décisives rapidement, sans guerres prolongées. Ses armées furent parmi les premières en Asie à utiliser les formations de piquiers et mousquetaires de manière coordonnée, annulant ainsi l'avantage du samouraï traditionnel en combat individuel.

La campagne de Nobunaga contre le clan Takeda, l'un des plus anciens et redoutables rivaux, fut particulièrement célèbrée. Le célèbre chef Takeda Shingen mourut en 1573, et son fils Katsuyori continua le combat. Cependant, à la bataille de Nagashino (1575), les forces de Nobunaga combinant piquiers et mousquetaires en formations serrées anéantirent l'armée Takeda, mettant fin à 150 ans de domination Takeda.

En 1573, Nobunaga vainquit le dernier shogun Ashikaga, Yoshiaki, et le força à l'exil. Cet acte marqua formellement la fin du shogunat Ashikaga et le début de l'ère Azuchi-Momoyama (nommée d'après la résidence de Nobunaga à Azuchi). À ce moment, Nobunaga contrôlait plus de la moitié du Japon et avait établi un gouvernement centralisé pour les territoires conquis.

Nobunaga meurt tragiquement en 1582 lors de l'incident d'Honnō-ji, où un de ses généraux, Mitsuhide Akechi, se rebella et le força au suicide ritual (seppuku). Malgré sa mort prématurée, Nobunaga avait établi les fondations de l'unification du Japon et démontré qu'une unification centralisée était possible.

Toyotomi Hideyoshi (1536-1598) : le consolidateur et le rêveur

Toyotomi Hideyoshi, autrefois serviteur de Nobunaga qui avait travaillé son chemin à partir de rien, continua et completa l'unification du Japon. La tâche était encore immense : nombreux daimyos refusaient d'accepter l'autorité d'Oda après la mort de Nobunaga. Hideyoshi passa les années 1582-1590 en campagnes militaires constantes pour réduire les daimyos rebelles et consolider le contrôle du shogunat.

Par sa combinaison de force militaire, de diplomatie et de promesses de récompenses, Hideyoshi avait, en 1590, réuni le Japon entier sous un gouvernement centralisé. C'était un accomplissement extraordinaire : le Japon, qui avait été fragmenté en 250 provinces indépendantes un siècle plus tôt, était maintenant unifié.

Cependant, Hideyoshi, contrairement à Nobunaga qui s'était concentré sur la consolidation interne, nourrit des ambitions impériales extérieures. En 1592, il lança une invasion de la Corée dans le but d'utiliser la Corée comme tremplin pour conquérir la Chine Ming. Cette invasion fut la Guerre d'Imjin (1592-1598), une aventure désastreuse qui permit à Hideyoshi de montrer son ambition mégalomane. L'invasion échoua en grande partie grâce à la résistance coréenne dirigée par l'amiral Yi Sun-sin et à l'intervention de la Chine Ming. Bien que techniquement le Japon ne fut pas militairement vaincu en Corée, Hideyoshi ne conquit jamais la Chine, et l'aventure épuisa les ressources du Japon.

Hideyoshi meurt en 1598, laissant le pouvoir à son jeune fils, Toyotomi Hideyori, alors âgé de cinq ans. Cependant, le véritable pouvoir résidait chez les régents, notamment le conseil des anciens daimyos et surtout Tokugawa Ieyasu, qui avait été un allié loyal de Nobunaga et Hideyoshi.

Tokugawa Ieyasu (1543-1616) : l'architecte de la stabilité durable

Tokugawa Ieyasu était l'assistant stratégique fidèle de Nobunaga et Hideyoshi. De nature patiente et calculatrice, Ieyasu comprit que la stabilité à long terme requérait non seulement l'unification, mais la création d'une structure politique qui pouvait perdurer. Pendant que Hideyoshi rêvait de conquêtes continentales, Ieyasu consolidait patiemment sa propre base de pouvoir parmi les daimyos du Kantō (région de Tokyo).

Après la mort de Hideyoshi en 1598, une lutte de pouvoir émergea entre différentes factions pour contrôler le shogunat au nom du jeune Hideyori. La situation atteignit un point d'ébullition en 1600.

En septembre 1600, la Bataille de Sekigahara se déroula, une bataille décisive qui opposa les forces de Tokugawa Ieyasu à celles de Ishida Mitsunari, un généralissime qui cherchait à maintenir le contrôle du shogunat pour son jeune maître Hideyori. Les deux armées comptaient environ 160 000 hommes chacune. La bataille fut sanglante et décisive, avec environ 36 000 morts. Ieyasu émergea victorieux.

Après Sekigahara, Ieyasu devint le shogun de facto. En 1603, il fut formellement nommé shogun par l'empereur et établit le shogunat Tokugawa, qui dura jusqu'en 1868. Tokugawa Ieyasu établit les fondations d'un Japon stable et prospère. Son approche était différente de celle de Nobunaga et Hideyoshi : au lieu d'ambitions externes, Ieyasu favorisa la stabilité interne, la consolidation et finalement une politique d'isolationnisme volontaire (sakoku) qui protégea le Japon pendant 250 ans.

Ieyasu implémenta plusieurs réformes majeures : il établit le système sankin-kotai, où les daimyos devaient régulièrement visiter la capitale d'Edo (Tokyo) pour maintenir le contrôle sur eux. Il réorganisa le système foncier pour diminuer le pouvoir des daimyos. Il encouragea le commerce pour augmenter la richesse. Et il établit une bureaucratie stable basée sur méritocratie plutôt que sur l'hérédité pure.

Les innovations militaires et technologiques du Sengoku Jidai

Le Sengoku Jidai ne fut pas qu'une période de guerres et de politique ; c'était aussi une période d'innovation remarquable. L'introduction du fusil à poudre noire par les Portugais en 1543 révolutionna la guerre japonaise. Les daimyos s'empressèrent d'acquérir ces armes et d'incorporer les mousquetaires dans leurs armées.

Cependant, l'innovation ne s'arrêta pas à l'arme elle-même. Les stratèges militaires comme Nobunaga développèrent des tactiques organisant les mousquetaires en formations serrées, protégés par des piquiers, permettant aux mousquetaires de recharger en sécurité sans crainte de la cavalerie ennemie. Ces formations, inspirées de tactiques européennes (via les commerçants portugais), transformèrent le champ de bataille japonais.

D'autres innovations incluaient l'amélioration des fortifications : les châteaux passèrent des tours simples en bois aux fortifications élaborées en pierre capables de résister aux canons. Le château d'Azuchi d'Oda Nobunaga, construit dans les années 1570, fut l'une des premières forteresses moderne au Japon.

Sur le plan technologique plus large, le Sengoku Jidai stimula le commerce et les contacts avec l'Europe. Les Portugais établirent des postes commerciaux, et le christianisme fut introduit au Japon. De plus, le développement des métallurgie et de la fabrication d'armes s'accéléra considérablement.

Conséquences culturelles, sociales et politiques du Sengoku Jidai

Le Sengoku Jidai eut des conséquences profondes et durables pour le Japon. Politiquement, la fragmentation féodale du Japon fut remplacée par une centralisation d'état. L'autorité impériale, bien que restaurée, fut réduite à un rôle purement cérémoniel. Le pouvoir réel se concentra entre les mains du shogun Tokugawa et d'une bureaucratie centralisée.

Socialement, la période consolida la position de la classe samouraï comme la classe dirigeante de la société japonaise. Bien que les systèmes féodaux fragmentés soient morts, les valeurs du bushidō (le code guerrier du samouraï) devinrent une identité culturelle définissant la nation japonaise pour les siècles à venir.

Culturellement, paradoxalement, le Sengoku Jidai fut une époque d'effervescence artistique. La théâtre Nō atteignit sa maturité artistique. L'architecture se développa avec des châteaux monumentaux. La littérature fleurit. C'est pendant cette période que furent composés certains des plus grands récits de l'histoire japonaise, notamment les épopées des guerriers et les chroniques de la période.

Économiquement, l'unification permit la pacification du commerce intérieur, la réduction des péages entre provinces, et la standardisation des mesures monétaires et des poids. Cela stimula considérablement l'économie et le commerce. Le Japon devint plus riche et plus stable que jamais.

Étrangement, aussi destructif que fut le Sengoku Jidai (estimé à avoir provoqué la mort de 2 à 3 millions de personnes au cours de 150 ans), il fut aussi un catalyseur d'innovation, de modernisation et finalement de création d'une nation centralisée capable de résister aux puissances extérieures et de maintenir l'indépendance.

Bibliographie

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Toyotomi Hideyoshi et l'achèvement de l'unification

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